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Thorland,
le 1er février 2008
Frères et Sœurs
bien-aimés.
Comme un
bel et grand cierge pascal, sans heurt, sans bruit, il s'est éteint, offrant
son dernier souffle à celui qui avait envoyé son souffle vivant reposer sur lui,
et l'envoyer porter la bonne nouvelle aux appauvris, aux déshérités, aux
marginaux aux éternels oubliés de notre insolente civilisation de l'avoir, du
pouvoir, de la jouissance sans partage.
Père Volel
est retourné au Père, sans bâton ni besace, sans bottines, sans lunettes, sans
un sou en poche, dépouillé comme il a vécu, pauvre avec les pauvres, démunis
avec les démunis, manquant de l'essentiel avec qui n'ont rien, pas même le
droit de posséder qui que ce soit, au sein d'un peuple égalitaire, qui ne souffre
pas que son voisin d'en face ou d'à côté ait plus que lui.
Malgré mon
admiration, mon respect pour l'aîné, l'ami, le guide, cette prise de parole n'a pas été facile, même si d'aucuns pensent que parmi
les salésiens je suis celui qui le connaît le plus!
J'ai voulu m'y dérober pour trois raisons. La
première c'est que depuis un certain temps, j'ai les larmes faciles, je
n'arrive plus à contenir mes émotions. La 2ème, c'est la crainte
qu'en voulant parler du P. Volel, je ne mette à parler de moi-même en
m'écoutant avec complaisance. La dernière enfin, et non la moindre, c'est la
terrible responsabilité de présenter un personnage hors du commun, le citoyen
qui a marqué et fait l'histoire (de l'Église
et du pays), le prêtre, l'apôtre, l'homme de Dieu! Bref, quelqu'un qui s'est
investi corps et âme, durant plus de 60 ans dans un environnement socioculturel
et religieux des plus ingrats, à travers
un contexte politique le plus bouleversant de notre histoire de peuple.
Dire du P.
Volel qu'il est l'apôtre des bidonvilles, ou un à la manière de l'Abbé Pierre haïtien,
est un cliché réducteur qui ne nous révèle pas le témoin, l'acteur, le
protagoniste du changement significatif qui doit bouleverser l'ordre injuste des choses dans ce pays!
Qui dira ou
saura jamais quelle révélation, quelle conversion paulinienne, aura conduit le
jeune Arthur des hauteurs de Jacmel à la vallée … de la Saline et des Cités,
dans une vertigineuse descente aux enfers. Précipitation qui pourtant ne lui a
pas donné le vertige, ni cause de répugnance.
Au départ
Arthur avait tout pour réussir dans la vie: le nom, le rang, les relations, au
service d'une personnalité moralement
et intellectuellement bien rodée!
Cela
m'évoque une petite histoire vraie. Un
dimanche après-midi, l'abbé Volel, postulant salésien, en tandem avec le
jeune frère Sanon conduisait en promenade les élèves de l'Enam groupés en 4 rangées à travers les
rues de Port-au-Prince. Arrivé à la rue des Miracles, une dame éclata : “Quel
gaspillage, mes amis, un si beau jeune homme pa wè anyen pou l fè, se nan pè li
rantre!”
A l'époque,
la gent scolaire était disciplinée et respectueuse. Tout le monde enregistra la
déclaration, personne n'esquissa un sourire ou n'éclata de rire. L'abbé le
premier.
Au moment décisive
du choix, l'historien Michel Soukar, le neveu combien admiratif de l'oncle
suggère une intervention du saint de Turin. Une chose parait certaine, le Nazaréen
s'est pointé et a fait signe. Alors Arthur comme tous les apôtres ses
devanciers, depuis les pêcheurs de Galilée jusqu'à Don Bosco, Jean Paul II et
Benoît XVI a opté pour suivre l'agneau là ou il va.
Et nous
savons que l'agneau ne déambule jamais sur la pente douce et descendante d'un
tapis de roses, mais bien par les chemins montants, sablonneux, mal-aisés d'une
vie de sacrifice incessant.
Opter pour
l'autel au lieu du barreau n'est pas préférer une éloquence à une autre,
fut-elle sacré, mais choisir la Pierre du sacrifice crucifiant. Commencer à
dire la messe disait Don Bosco, c'est commencer à souffrir! La vie du P. Volel
a porté les stigmates de la souffrance physique et morale du début à la fin.
Arthur a reçu sa première formation cléricale au grand séminaire diocésain de
Port-au-Prince, jusqu'à la seconde année de théologie. Il en a été marqué pour
la vie, ce qui se traduirait par son sens d'appartenance à l'Église locale, ses
rapports déférents avec nos pasteurs les évêques, et ses relations amicales et
soutenues avec le presbyterium. Devenu religieux salésien, il ne changera ni de
statuts ni de mentalité, mais constituera un pont, un trait d''union, entre les
ouvriers de l'évangile pour l'édification d'une église communion.
Parti pour
la France en 1949 pour faire le noviciat, c'était son premier et dernier grand
voyage hors de la terre natale, il en reviendra prêtre 6 ans plus tard, après
avoir fourni ses 3 années de stage pratique et bouclé ses études de théologie.
Il inaugure
son sacerdoce dans la douleur, avec la mort de son père qui n'aura pas eu le
bonheur de participer à la première messe de son fils.
Le jeune
prêtre est nommé d'emblée à notre œuvre naissante de Pétion Ville sous la
direction du P. Gimbert qui concevait envers cette vocation d'élite comme il
disait souvent, de l'admiration assortie d'une grande confiance.
Là, Père Volel
allait accomplir un travail merveilleux auprès de ses destinataires
préférentiels les enfants, les jeunes défavorisés.
Il avait
pour arme disons mieux, pour ressources, son Cœur sacerdotal, à l'image du Cœur
de Jésus brulant d'amour et ouvert à toutes les détresses et appels au secours.
Un Cœur oratorien, comme celui de Don Bosco dont on dit qu'il est le sosie. Un Cœur
aimable, ouvert aux enfants et aux jeunes, les accueillaint sans à priori et au
niveau où ils se trouvent de leur cheminement humain et moral.
Un Cœur salésien
hérité de St François de Sales, marqué au coin de la bonté de la douceur, un Cœur
qui se fait tout à tous, afin d'être au service de tous.
Un Cœur où
l'on retrouve du Curé d'Ars, un Cœur d'ascète, bourré de patience et de
compassion, pour supporter les longues stations au confessionnal afin
d'accueillir, écouter, guider et pardonner les
pénitents au non du divin maitre qui a donné à son Eglise, cette
thérapie spirituelle si négligée de nos jours.
Personne
parmi ses confrères n'aura entrepris autant de croisades de prédication, de catéchèse.
Pour semer la parole de Dieu et porter la bonne nouvelle d'une voie audible et crédible.
Dans ce
domaine, il a toujours été très sollicité, jusqu'à la limite de l'abus d'une disponibilité
jamais prise en défaut. Cela d'autant plus que P. Volel ne savait pas dire non.
A Pétion-Ville
dans ses rapports avec les jeunes et leurs parents, tous des économiquement faibles,
il a fait la connaissance de la pauvreté qui avait encore un visage humain.
Pour aider
les démunis à s'en sortir, à ses activités éducatives et pastorales il a joint
le social. Avec l'aide du comptable Fritz Denis et de l'agronome Cantave, il a
crée et stimulé un mouvement coopérative
donnant naissance à la caisse populaire
Dominique Savio.
Il était convaincu
que le spiritual si profond soit-il devait cheminer en tandem avec le temporel.
Pain et Parole de Dieu ne s'opposent pas dans la vie de l'individu.
Quand dans
les années 65 l'obédience religieuse l'a muté de Pétion-Ville à la Saline, il
était loin de s'imaginer ce qui l'attendait: une réalité cauchemardesque qui allait transformer sa
vie et hanter ses nuits durant plus d'un demi-siècle.
Cette
descente aux enfers ne l'a ni désarçonné ni répugné. Plus d'un se serait
demandé s'il n'y a pas eu erreur dans la substance, si passer de Pétion-Ville à
la Saline était une promotion ou plutôt une déchéance et une punition. Là tout
était différent: les gens, les choses, l'environnement, le contexte culturel et
religieux.
P. Volel a accepté le changement sans à priori, sans arrière pensée, mais avec son Cœur
d'apôtre, modelé à l'étalon évoqué précédemment. Son transfert en d'autres
temps et avec d'autres acteurs différemment motivé, aurait provoqué une émeute
populaire et mis à mal ses supérieurs religieux accusés de myopie.
P. Volel
tout en étant un subversif était loin d'être suicidaire. Il ne cultivait pas la
“thanatomanie” comme bien des révolutionnaires latino-américains qui par des
actions d'éclat se faisaient tuer avant d'avoir accompli grand'chose pour la
cause à laquelle ils croyaient.
Il prenait
chaque jour conscience de la où le maitre le conduisait pour mieux entendre la
clameur de son peuple et répondre présent à la manière des prophètes auprès des
hébreux. A la Saline et plus tard dans les cites, il s'est investi à fond dans
ce qu''il avait entrepris à Pétion-Ville, en les décuplant, coopérative de
pêche, construction de logement, écoles, dispensaires, Eglises et chapelles.
Son charisme
a attiré tout un réseau de compétences, d'institutions de bonnes volontés pour
le Koumbit de rénovation et de transformation d'un milieu qui devait servir de
modèle.
L'histoire
est là, mais je tiens à signaler sans être exhaustif: l'équipe polyvalente de
Gladys Lauture venue prêter main forte au P. Volel, les sœurs de la Charité de
St Vincent de Paul avec l'inoubliable Sœur Hélène, les Sœurs de la Croix,
relayées par les Filles de Marie Auxiliatrice, les frères Lannoo, le Bohnen
avec l'œuvre des petites Ecoles relayée par le P, Zucchi aujourd'hui menace de mort. L'admirable
projet du Dr Boulos et de ses fils, des laïcs engagés et courageux comme
l'inoubliable Frère Gérard Dumervil et les légions d'anonymes qui entouraient
et secondaient l'apôtre.
P. Volel est
un témoin privilégié des évènements et des changements qui ont bouleversé notre
pays et transformé la physionomie de notre capitale surtout dans les quartiers
populaires.
Au départ
comme son divin maitre, P. Volel a voulu s'incarner jusqu'à la kénose. Il s'est
toujours senti mal dans sa chair, avec les limitations de l'Institution: La
cloche qui tintait 3 fois par jour pour l'inviter à manger, alors que ses
pauvres n'ont rien à se mettre sous la
dent. Le soir un toit et un bon lit,
chose dont ses gens étaient dépourvus.
Il a du
faire l'amère expérience qu'en devenant un pauvre de plus cela n'arrangerait rien à la situation des appauvris.
Il a mesuré
que l'humanitaire, le caritatisme venaient se buter contre les causes
structurelles de l'appauvrissement et de la misère qui ne sont pas une fatalité.
P. Volel
n'a pas été un témoin muet et complice des abus et des dérives du temps de la
dictature comme de la longue période de transition. Il n'a pas ignore
l'existence de Fort-dimanche comme de bien d'autres officines de la mort qui
semaient la désolation dans les familles.
Dieu seul
sait combien sa seule présence aura sauvé bien des vies et épargné autant de
malheurs!
Dans toutes
les situations difficiles, j'en ai fait l'expérience, on pouvait faire appel au
prêtre, à l'homme de Dieu qui répondait toujours présent et vous frayait une
porte de sortie.
P. Volel a
du découvrir au soir de sa vie qu'il n'était
porteur d'aucun messianisme qu'il
n'était pas un nouveau Moïse délégué par dieu pour affranchir son peuple
de la servitude de la misère, de l''ignorance et de sa condition infrahumaine.
S'il s'est attaqué à ces problèmes, seul ou en synergie avec d'autres, il est
parvenu à l'évidence que “le faire pour, le faire avec les appauvris en
définitive ne menait pas loin.
Ce que Dieu
lui a demandé c'était d'être là, comme un
témoin de son amour. Un témoin démuni comme Pierre et ses compagnons:
sans or ni argent, mais riche de la foi en Jésus de Nazareth.
Dans la
Bible on parle du temps de Dieu, un thème connu qui traite des séquences successives
ou dieu dévoile et réalise son dessein de salut. On peut aussi parler du temps
de l'homme, qui s'il est attentif à sa vocation de baptisé, confirmé, découvre
chaque pour ce que Dieu attend de lui, et s'y conforme le mieux qu'il peut avec
le secours de sa grâce.
La
disparition du P. Volel laisse un vide dans le milieu où il a vécu, les Cités dans l'Eglise d'Haïti qu'il invite à réaliser
sa mission d'Eglise Communion, dans le pays d'Haïti qu'il n'a jamais déserté et
trahi, et qu'il interpelle pour mettre un frein à sa déchéance.
Le message
qu'il nous laisse est celui de
l'amour : Aimons-nous, aimez-vous les uns les autres comme Dieu
nous aime, comme Jésus nous en a donné
l'ordre!
Notre pays
se meurt par manque d'amour! A la famille Volel, aujourd'hui éplorée, je dis
mon merci plein d'admiration d'avoir fait un tel cadeau à l'Eglise et au pays
A sa
famille religieuse, à mes confrères salésiens
surtout les plus jeunes, je leur dis d'oublier les caricatures et d'apprendre à
découvrir qui est le P. Volel, comme moi-même je l'ai fait. Ils découvriront à
travers l'homme Dieu, le frère ainé, l'ami, le guide sur, ce don de Dieu.
P. Volel,
vous m'avez rendu visite au Cap, il n'y
a pas longtemps. Je ne tarderai pas à vous rendre la politesse pour un
autre noviciat avec tous les compagnons dans la maison du Père.
Merci pour tout ce que
vous avez représenté pour moi
Votre journée a été
rude et longue
Dormez en paix sous le
manteau de notre Dame.
Père Jacques Mésidor, sdb Ancien Vice-Provincial
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